Depuis le 5 avril, un droit de douane additionnel de 10% s’applique sur l’ensemble des exportations à destination des États-Unis. Pour le moment, la hausse supplémentaire prévue pour l’UE le 9 avril dernier a été reporté de 90 jours. Ces mesures pourraient avoir des effets sur les exportations européennes de produits laitiers.
Jusqu’ici, les échanges de produits laitiers des États-Unis n’ont cessé de progresser
Les États-Unis ont un taux d’autosuffisance en lait dépassant les 110%. Néanmoins, le secteur laitier du pays n’est pas fermé aux échanges, à l’export comme à l’import. Du côté des importations, la croissance est continue depuis le début des années 2020. En 2024, les États-Unis ont importé pour 5,10 milliards d’euros de produits laitiers, un record (+10,3% /2023). Les fromages représentaient le premier poste d’import, à 1,80 Mds € (+10% /2023) suivis des poudres de lait réengraissées à 749 M€ (+9% /2023) et du beurre et du butteroil à 737 M€ (+33%).

Côté export, le pays a exporté en 2024 pour environ 7,41 milliards d’euros de produits laitiers (+2,6% /2023). Premier poste en valeur, les exportations de fromages ont dépassé 2,28 Mds € (+13%), devant la poudre maigre à 1,89 Md € (-12%), la poudre de lactosérum à 780 millions € (+4%) et d’autres produits dérivés du lait comme l’isolat de protéines sériques (WPI pour whey protein isolate, 747 M€ à +29% /2023) ou le lactose pharmaceutiques (370,5 M€ à -13%).

Des droits de douane étasuniens très variables selon les produits
Très variables selon les produits laitiers, les droits de douanes peuvent être fixes, ad valorem ou les deux à la fois. Certains produits sont libres de droits comme la poudre de lactosérum. Le droit de douane moyen de la nation la plus favorisée (NPF) pour les produits laitiers est de 16,8% d’après les profils tarifaires dans le monde publié par l’OMC en 2024. Certains produits sont soumis à des plafonds d’imports, fonctionnant comme des contingents. Le constat est le même pour les fromages (cf. infra).

Les États-Unis, un marché d’importance croissante pour les exports de produits laitiers de l’UE
Les importations de produits laitiers des États-Unis quelle que soit l’origine n’ont cessé de croître depuis le début des années 2020, et les produits laitiers fabriqués au sein de l’UE-27 ont participé à cette croissance. Ainsi, l’UE a exporté vers les États-Unis pour 2,29 milliards d’euros de produits laitiers en 2024 (+11,4% /2023), dont 1,20 milliard pour les seules fromages (+10%).

En moyenne entre 2022 et 2024, les exportations de fromages ont représenté 56% des envois en valeur de produits laitiers de l’UE vers les États-Unis. Suivaient le beurre et butteroil (21%), les caséines (10%) et le lait infantile (7%). Sur la même période, les États-Unis ont concentré 15% des envois en valeur de fromages de l’UE, 23% des envois de beurre et butteroil et même 26% des envois de caséines et caséinates.

Les États-Unis, un marché clé pour les exportations françaises de produits laitiers
A l’instar de l’UE, les importations étasuniennes de produits laitiers originaires de France ont connu une nette progression depuis le début de la décennie 2020. En 2024, la France a ainsi exporté pour près de 349,5 millions d’euros de produits laitiers (+16,4% /2023). Particularité en UE, la France expédie des yaourts vers les États-Unis depuis 2022. C’était en 2024 le 2ème poste d’exportation en valeur, avec 50 millions € (+17%).

En moyenne entre 2022 et 2024, les exportations de fromages vers les États-Unis ont représenté près de deux tiers (63%) des envois en valeur de produits laitiers français. Suivaient à égalité les yaourts et les caséines (14% chacun) devant le beurre et butteroil (8%).
La France est un peu moins dépendante du marché étasunien que la moyenne de l’UE. En effet, sur la même période, les États-Unis ont concentré 5% des envois en valeur de fromages de France, 14% des envois de yaourts et de caséines et caséinates et seulement 3% des envois beurre et butteroil.

Les effets de la politique protectionniste de Trump de 2019
Les États-Unis avaient déjà expérimenté les hausses de droits de douane sur les produits laitiers européens lors du premier mandat de Donald Trump à la Présidence du pays. Sous l’administration Biden, les droits de douane sur les produits laitiers étaient revenus à leur niveau initial.
La hausse unilatérale des droits de douane des États-Unis n’est donc pas une première. Le conflit entre les États-Unis et l’UE initié au début des années 2000 avec les dépôts de plaintes réciproques à l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) dénonçant des subventions illégales de Boeing et d’Airbus s’était envenimé durant la première mandature de Donald Trump. Ce conflit avait abouti à l’augmentation des droits de douane sur une liste de produits exportés par l’UE, en utilisant la section 301 de la loi sur le commerce extérieur des États-Unis de 1974 qui permet au Bureau du représentant américain au commerce de prendre des mesures contre les politiques commerciales de pays étrangers, à la demande du président des États-Unis.
De nombreuses lignes tarifaires concernant les produits laitiers de l’UE (fromages, yaourts, beurre, …) avaient été affectées par un droit de douane additionnel de 25 % ad valorem à partir du 18 octobre 2019, bien au-delà du droit additionnel de 10% ad valorem appliqué depuis le 5 février 2025.
Entre 2019 et 2020, la part de marché en valeur de l’UE, seul partenaire touché par ces droits additionnels, est ainsi passé de 47% à 44% dans les importations de produits laitiers des États-Unis, avant de se rétablir progressivement.

Pour les fromages, premier poste d’importation de produits laitiers européens par les États-Unis, les évolutions pour l’année 2020 ont été encore plus contrastées, en valeur comme en volume. Entre 2019 et 2020, la part de marché en valeur de l’UE est ainsi passé de 74% à 71% dans les importations de fromages des États-Unis quand celle en volume est passée de 72% à 68%, avant de se rétablir partiellement.

Attention toutefois, l’année 2020 a été marquée par le développement de la pandémie de Covid-19 et les premiers confinements qui ont fortement affecté le commerce mondial.
Quels effets de la nouvelle politique protectionniste de Trump ? L’exemple des fromages français
Il est difficile de tirer des conclusions claires à partir du précédent de 2019. En effet, contrairement à cette première hausse de droits de douane et au moins pour 90 jours, l’UE est désormais soumise aux mêmes hausses de droits de douanes que les autres fournisseurs des États-Unis, limitant les possibilités de substitutions de produits européens par d’autres origines. Ceci pourrait toutefois changer en cas de hausse différenciée des droits de douane, comme initialement prévu (cf. infra).
En France comme en UE, le secteur des fromages semble particulièrement sensible. Du côté de l’Hexagone, ce sont chaque année entre 20 000 et 25 000 tonnes de fromages (issus de tous types de lait) qui sont expédiés vers les États-Unis.

Soumis à un large panel de droits de douane différents, les fromages européens à destination du marché étasunien sont également contingentés. L’UE dispose donc d’un accès limité au marché des États-Unis en fonction du type de fromages allant d’un peu plus de 417 tonnes pour le cheddar à plus de 25 632 tonnes pour une large variété de fromages, passant par 6 389 tonnes pour l’Edam et le Gouda ou 2 805 tonnes pour les fromages persillés.

Le relèvement des droits de douane étasunien depuis le 5 avril dernier renchérit le prix des importations des fromages européens et français. Avant leur relèvement, les 5 premiers postes d’importations de fromages à base de lait de vache expédiés depuis la France étaient frappés par des droits de douanes de 6%, 10%, 15% et 1,509 US$/kg (1,395 €). Sur la base des prix de 2024, la hausse de 10% des droits de douane imposée par l’administration Trump sur ces 5 lignes tarifaires entraîne mécaniquement une augmentation des prix des imports comprise entre environ 60 cts €/kg et 1,60 €/kg. Bien évidemment, ces données moyennes par lignes tarifaires cachent une large variété de prix.

Début juillet, en cas de rehaussement des droits additionnels de 10 à 20%, ces prix pourraient croître d’environ 1,20 €/kg à 3,20 €/kg par rapport aux prix initiaux des importations après douane.
Ramené à la valeur de 2024 de l’ensemble des expéditions françaises de produits laitiers, la hausse de 10% des droits de douane étasuniens représente une valeur globale de 35 millions € de taxes supplémentaires et de 70 millions € en cas de hausse des droits de 20%.
Les mesures du gouvernement Trump pourraient perturber l’ensemble du marché mondial des produits laitiers
Les effets des mesures tarifaires du gouvernement Trump pourraient être multiples, bien que très incertains. Si la hausse des droits de douane imposée fin 2019 donne quelques éléments de réponse, la situation de 2025 est bien différente. En effet, pour le moment et à l’exception de la Chine, la hausse des droits de douane s’applique à l’ensemble des partenaires des États-Unis. Cette hausse étant ad valorem, elle accroit cependant légèrement le différentiel de compétitivité en prix, notamment pour les ingrédients laitiers (beurre, poudres) et les fromages industriels. Ce différentiel de compétitivité en prix pourrait cependant être bien plus important si les hausses de droits différenciés entre partenaires prévus par l’administration dans l’ordre exécutif du 2 avril 2025 s’appliquent. L’UE verrait ainsi sa compétitivité réduite vis-à-vis des principaux exportateurs mondiaux tels que la Nouvelle-Zélande, l’Australie ou encore l’Argentine.

Dans ce cas, d’après une étude d’impact de la Rabobank, les effets sur les produits haut de gamme tels que les fromages premium pourraient être modestes tant que la hausse des droits de douane reste relativement limitée car il existe peu d’alternatives aux États-Unis pouvant les remplacer. Cependant, les effets sur les exportations de beurre pourraient être plus important, ce produit pouvant être fourni par d’autres pays, comme la Nouvelle-Zélande, voire remplacé partiellement par des matières grasses végétales.
Les effets de ces mesures restent cependant très hypothétiques tant le contexte demeure mouvant. L’escalade entre la Chine et les États-Unis pourraient nettement modifier le panorama du marché mondial des produits laitiers. Par exemple, les États-Unis exportent plus de 50% de leur production de lactosérum et de lactose et la Chine est, de loin, le premier acheteur de ces produits jusqu’ici très compétitifs en prix. Les relèvements successifs des droits de douane entre les deux pays pourraient profiter à d’autres exportateurs, dont l’UE.
Si la guerre commerciale imposée par le président Donald Trump pourrait affecter les exportations françaises et européennes, elle menace également les exportations de produits laitiers étasuniens qui ont encore besoin de nouveaux marchés pour soutenir la production. Aujourd’hui, plus de la moitié des exportations de produits laitiers américains sont destinées au Mexique, au Canada et à la Chine. Et les effets de la hausse des droits de douane imposée par Trump pourraient être plus globaux. Le 21 avril dernier, les prévisions de croissance mondiale du Fonds Monétaire International (FMI) ont été sensiblement revues à la baisse par rapport à l’édition de janvier 2025, les États-Unis et la Chine étant particulièrement concernés.
