Depuis le début de 2025, le commerce européen de produits laitiers vers les pays tiers a été porté par les fromages, la poudre maigre et le lactosérum. Les perspectives sont désormais incertaines. Après les États-Unis, la Chine impose des droits de douane supplémentaires et la question du Groenland pourrait également peser.
L’UE a vu ses exportations progresser en volume en 2025
En cumul sur les 11 premiers mois de 2025, les exportations européennes de produits laitiers ont augmenté en volume. C’est notamment le cas pour :
- La poudre maigre (+10% /2024 avec 732 000 tonnes exportées) ;
- Les fromages (+1% à 1,288 Mt) ;
- Le lactosérum (+2% à 698 000 t).
Cependant, malgré la nette progression des fabrications, les exportations européennes de beurre et de butteroil ont légèrement reculé, à 245 000 tonnes (-1%). Les exportations de poudres grasses ont, elles, fortement baissé (-18% à 158 000 tonnes) dans le sillage du net repli des fabrications.

Si les exportations ont progressé depuis le début de 2025, certaines destinations pourraient être affectées par l’évolution à venir des tarifs douaniers. C’est notamment le cas pour la Chine et les États-Unis.
La Chine va imposer des droits de douane supplémentaires à certains produits de l’UE
Les résultats de l’enquête anti-dumping
A la suite de l’enquête pour anti-dumping sur les produits laitiers ouverte en août 2024 par les autorités chinoises, le Ministère du commerce de la République populaire de Chine (MOFCOM) a rendu public ses décisions préliminaires le 22 décembre 2025.
Comme attendu, la Chine a décidé d’instaurer des droits de douane supplémentaires sur certains produits laitiers. Ce sont les fromages (lignes tarifaires commençant par 0406) et la crème (ligne tarifaire 040150) qui ont été ciblés et les taux de droits qui s’appliquent vont de 21,9% à 42,7%.

Les trois entreprises directement enquêtées ont hérité de taux de droits de douane différents : 42,7% pour le néerlandais Friesland Campina, 29,7% pour Elle & Vire du groupe français Savencia et 21,9% pour l’italien Sterilgarda Alimenti SPA.
Les entreprises ayant coopéré, c’est-à-dire ayant répondu au dossier d’enquête en août 2024, sont considérées comme entreprises coopérantes, et se voient appliquer un droit de douane de 28,6%. Les autres entreprises jugées comme non coopérantes, sont quant à elles soumises au droit maximum de 42,7%. Tous ces droits de douane très élevés s’ajoutent aux droits de base existants, dit NPF (pour « nation la plus favorisée »).
Ces droits de douanes sont prélevés depuis le 23 décembre 2025 et les montants sont placés sur un compte de dépôt, le temps que les droits de douane définitifs soient instaurés à la fin de l’enquête définitive, en février prochain. Aucune exemption n’a été accordée pour les marchandises expédiées avant le 22 décembre dernier, date de publication de la décision.
Quels sont les volumes potentiellement concernés ?
Des volumes assez conséquents risquent d’être affectés par ces hausses de taxes. Entre 2021 et 2024, d’après les douanes chinoises, la Chine a importé entre 145 000 et 178 000 t de fromages et entre 255 000 et 288 000 t de crème. Sur les 11 premiers mois de 2025, les importations chinoises de fromages étaient en hausse, à 174 000 t (+13% /2024). Celles de crème étaient en baisse à 241 000 t (-8%).

En moyenne entre janvier et novembre 2025, l’UE-27 était le 3ème fournisseur de fromages de la Chine avec 14% des imports derrière l’Australie (17%) et surtout la Nouvelle-Zélande (63%). Parmi les États membres de l’UE, l’Italie était le premier fournisseur à destination de la Chine (35% des importations chinoises depuis l’UE-27) devant le Danemark (25%), la France (19%) et les Pays-Bas (12%).

Sur la même période, l’UE-27 était le 2ème fournisseur de crème de la Chine avec 28% des imports loin derrière la Nouvelle-Zélande (66%). Parmi les États membres de l’UE, c’est la France qui était le premier fournisseur à destination de la Chine. Le pays concentrait même la majorité des volumes (51% des importations chinoises depuis l’UE-27) devant la Belgique (14%), l’Irlande (14%), les Pays-Bas (11%) et l’Espagne (8%).

Le degré d’importance du marché chinois pour les exportations européennes est très différent entre la crème et les fromages. Pour ces derniers, le marché chinois ne concentrait que 2 à 3% des exportations de l’UE entre 2021 et 2025. Le constat est tout autre pour la crème : entre 2021 et 2024, la Chine a capté entre 38 et 44% des exportations européennes de crème. Si cette part est tombée à 31% sur les 11 premiers mois de 2025, le marché chinois reste très important pour l’UE et notamment pour la France qui était l’origine majoritaire en 2025.

La mise en œuvre de droits de douane additionnels pourrait donc avoir des effets importants, notamment pour la crème et donc pour les opérateurs français. La Commission européenne a contesté ces décisions préliminaires sans véritables chances de succès. Les droits définitifs et leur durée imposés par la Chine seront connus au plus tard le 21 février 2026.
Les relations entre l’UE et les États-Unis se tendent à nouveau
Depuis la nouvelle la mandature de Donald Trump, les relations commerciales entre l’UE et les États-Unis sont assez chaotiques, à l’instar de ce qui se passe pour de nombreux partenaires des États-Unis.
La hausse des droits de douane et l’escalade ?
Le 27 juillet 2025, afin d’éviter la mise en œuvre de droits de douane à 30% et de limiter ceux-ci à 15%, la Commission européenne avait annoncé être parvenue à un accord avec le gouvernement des États-Unis. L’accord dit de Turnberry institue un taux de droits de douane plancher de 15% pour la majorité des importations d’origine européenne aux États-Unis depuis le 7 août 2025. En contrepartie, la Commission a notamment concédé aux exportations étasuniennes la libéralisation de certaines lignes tarifaires ou encore l’ouverture de contingents tarifaires pour un ensemble de produits dont différents types de produits laitiers. Matérialisée dans la proposition de règlement réduisant les droits de douane et ouvrant des contingents tarifaires pour certains produits étasuniens du 28 août 2025 (COM/2025/471 final), cette décision introduit des concessions unilatérales exceptionnelles qui ne sont pas conformes aux règles de l’OMC.
Côté produits laitiers, le premier contingent proposé concerne notamment le lait et la crème, les yaourts et le babeurre, les pâtes à tartiner laitières et les matières grasses laitières anhydres (MGLA), le lactose et les crèmes glacées. Ce contingent à droit de douane nul concerne un volume de 10 000 t.

Le second contingent laitier se concentre sur certains types de fromages dont les fromages frais, les fromages râpés, en poudre ou fondus, les fromages persillés autres que le roquefort et le gorgonzola, les fromages pour la transformation ou le cheddar. Ce contingent, également assorti d’un droit de douane nul, concerne un volume de 10 000 t.

A ces deux contingents s’ajoute d’autres concessions où une part minoritaire de produits laitiers peuvent être utilisées :
- Un contingent de 50 000 t pour les produits du chapitre 19 du code douanier (« Préparations à base de céréales, de farines, d’amidons de fécules ou de lait ; pâtisseries »), dont certains laits infantiles, des poudres de lait réengraissées… Mais aussi des pâtes alimentaires, des pizzas ou encore des biscuits. Ce contingent dispose de droits de douane intra-contingentaires variables selon la nature du produit.
- Un contingent de 250 000 t pour les produits alimentaires transformés relevant du chapitre 21 (« préparations alimentaires diverses »), dont certaines glaces non incluses dans le contingent de 10 000 t et d’autres produits contenant des composants laitiers. Ce contingent dispose également de droits de douane intra-contingentaires variables selon la nature du produit.
Ce projet était, jusqu’ici, examiné par le Parlement européen sachant que l’adoption du règlement reste nécessaire pour maintenir les conditions actuelles d’accès au marché américain (droit de douane de 15 % ou droit NPF historique). Mais la question du Groenland s’est invitée dans le débat. En effet, Donald Trump revendique la possession de ce territoire danois autonome situé entre l’Atlantique Nord et l’océan Arctique et met la pression sur l’UE.
Donald Trump compte désormais appliquer des droits de douane supplémentaires de 10% contre les huit pays européens qui se sont ouvertement opposés à cette injonction : le Danemark, la Norvège, la Suède, la France, l’Allemagne, le Royaume Uni, les Pays-Bas et la Finlande. Bien qu’il semble difficile d’isoler certains États membres du reste de l’UE, ce droit de douane supplémentaire de 10% pourrait s’appliquer à compter du 1er février prochain (soit 25% au total), puis passer à 25% au 1er juin 2026 (soit 40% au total), tant qu’un accord n’aura pas été trouvé en vue de « l’acquisition complète et totale » du territoire arctique.
Face à cette menace, le président du Conseil européen, António Costa, a indiqué qu’il coordonnerait la réponse des dirigeants de l’UE. C’est aussi le cas de la présidente de la Commission Ursula von der Leyen qui a rappelé que « les droits de douane mineraient les relations transatlantiques et risqueraient de déclencher une dangereuse spirale descendante. L’Europe restera unie, coordonnée et déterminée à défendre sa souveraineté ».
Mais pour le moment, la réponse à apporter par l’UE ne fait pas totalement consensus entre ses États membres. Néanmoins, le processus de mise en œuvre des réductions de droits de douane et l’ouverture de contingents prévues par la proposition de règlement du 28 août 2025 (COM/2025/471 final) a été suspendue. D’autres mesures sont évoquées, mais encore loin de faire l’unanimité, comme la mobilisation de l’« instrument anti-coercition » de l’UE adopté en 2023 et qui prévoit un large éventail de restrictions liées au commerce, aux investissements et au financement. Le 20 janvier, Donald Trump menaçait désormais d’imposer des droits de douane de 200% sur les vins et champagnes français, à la suite du refus d’Emmanuel Macron de prendre part au « Conseil de la paix » (Board of Peace en anglais), instance créée à l’initiative du président étasunien pour notamment encadrer les prochaines étapes du règlement du conflit à Gaza et potentiel concurrent de l’ONU. Un début d’escalade ?
Le 21 janvier, après des discussions sur le Groenland en marge de Davos, Trump annonçait le gel de l’application des 10% supplémentaires aux huit pays européens. Le contexte reste très fluctuant et les prochaines semaines seront déterminantes.
Quels sont les niveaux d’échanges de produits laitiers entre l’UE et les États-Unis ?
La multiplication de nouvelles rétorsions tarifaires, si elle a lieu, pourraient avoir des effets sur le commerce de produits laitiers de l’UE à destination des États-Unis comme le montre notre article d’avril dernier. Entre 2018 et 2024, entre 44 et 47% des importations étasuniennes en valeur de produits laitiers étaient originaires de l’UE-27.
En valeur, les exportations de l’UE-27 à destination des États-Unis ont continué de progresser pour certains produits. Sur les 11 premiers mois de 2025, l’UE-27 avait expédié vers les États-Unis pour :
- 1,20 Md€ de fromages (+10% /2024) ;
- 561 M€ de beurre et butteroil (+49%) ;
- 145 M€ de lait infantile (-10%) :
- 141 M€ de caséines (-39%) ;
- 53 M€ de yaourts (+14%).

En moyenne entre 2022 et 2024, d’après la cartographie réalisée pour l’article d’avril dernier, la destination États-Unis avait concentré 15% des envois en valeur de fromages de l’UE, 23% des envois de beurre et butteroil et même 26% des envois de caséines et caséinates. Les risques semblent donc non négligeables et les semaines à venir seront déterminantes.
